Les violences de ce we, à Parie, mais aussi en Belgique ou en Italie
Les violences de ce week-end en France, et dans une bien moindre mesure en Belgique sont préoccupantes. Rien ne peut justifier les agressions ou les destructions auxquelles nous avons assisté. L’action des casseurs délégitimise les revendications d’un mouvement pleinement démocratique et plus grave encore, elle permet à certains, comme notre ministre de la défense, de poursuivre son projet de militarisation autoritaire du pays ? nous ne pouvons pas nous arrêter à leur seule condamnation. Nous devons aussi essayer de comprendre ce qui se passe dans nos sociétés, ce qui nourrit ces tensions et pourquoi elles peuvent, dans certaines circonstances, déboucher sur de telles violences.
Néanmoins, nous devons aussi tenter de comprendre ce qui se passe dans nos sociétés, ce qui nourrit ces tensions et pourquoi elles peuvent, dans certaines circonstances, déboucher sur de telles violences. La très grande majorité des personnes qui manifestent le font pacifiquement. Il n’empêche que ces événements s’inscrivent dans un contexte plus large, celui de sociétés profondément transformées, où les incertitudes se multiplient et où beaucoup ont le sentiment de ne plus maîtriser grand-chose de leur avenir.
Il me semble impossible de comprendre les évolutions de nos démocraties sans les replacer dans celles de nos modèles économiques et sociaux.
Karl Polanyi, dans « La grande transformation » montrait que lorsque les logiques du marché prennent trop de place dans la société, au point de fragiliser les conditions de vie, les solidarités et les protections sociales, les populations finissent par réagir pour se protéger. Mais ces réactions ne prennent pas nécessairement une forme démocratique ou progressiste.
L’économiste, Robert Boyer, de son côté, nous invite notamment, dans son dernier ouvrage, L’époque de tous les dangers, à regarder comment les transformations du capitalisme, des rapports sociaux et des institutions contribuent à créer les conditions des crises politiques.
Il me semble qu’il faut aussi s’interroger sur ce que vivent les personnes, sur leur sentiment d’être reconnues, respectées, écoutées. Axel Honneth a beaucoup apporté à cette réflexion. La question sociale n’est pas seulement celle des revenus ou des conditions matérielles de vie. C’est aussi celle de la place que chacun estime occuper dans la société, de la reconnaissance de son travail, de son utilité et de sa capacité à agir sur son propre avenir.
Que devient la démocratie lorsque les citoyens ont de plus en plus le sentiment que les décisions se prennent sans eux, que leurs préoccupations ne sont pas entendues ?
Nous aurions tort de ne pas prendre ces interrogations au sérieux. D’autant que les frustrations et les inquiétudes peuvent aussi être récupérées et détournées par des mouvements qui proposent des réponses autoritaires, parfois en désignant des boucs émissaires plutôt qu’en s’attaquant aux véritables problèmes.
Il me semble qu’il faut aussi s’interroger sur ce que vivent les personnes, sur leur sentiment d’être reconnues, respectées, écoutées. Axel Honneth a beaucoup apporté à cette réflexion. La question sociale n’est pas seulement celle des revenus ou des conditions matérielles de vie. C’est aussi celle de la place que chacun estime occuper dans la société, de la reconnaissance de son travail, de son utilité et de sa capacité à agir sur son propre avenir.
Que devient la démocratie lorsque les citoyens ont de plus en plus le sentiment que les décisions se prennent sans eux, que leurs préoccupations ne sont pas entendues ?
Nous aurions tort de ne pas prendre ces interrogations au sérieux. D’autant que les frustrations et les inquiétudes peuvent aussi être récupérées et détournées par des mouvements qui proposent des réponses autoritaires, parfois en désignant des boucs émissaires plutôt qu’en s’attaquant aux véritables problèmes.
Je suis convaincu que nous devons retrouver des perspectives collectives. Cela passe, bien entendu, par davantage de justice sociale, par une meilleure répartition des richesses, par des services publics de qualité. Mais cela suppose aussi de redonner aux citoyens et aux travailleurs la possibilité réelle de peser sur les choix qui déterminent leur vie.
C’est ici que la question du dialogue social, de la concertation et, plus largement, de toutes les formes d’intermédiation démocratique me semble essentielle. Ces mécanismes doivent permettre non seulement de faire entendre les préoccupations de la société, mais aussi de peser réellement sur les décisions.
Au fond, je crois que nous sommes confrontés à une question qui dépasse largement les événements de ce week-end : allons-nous continuer à subir les transformations économiques, sociales, écologiques et technologiques, en essayant tant bien que mal d’en corriger les conséquences, ou allons-nous nous donner les moyens de les orienter collectivement ?
Tant en Belgique qu’au niveau européen, une partie de la réponse passe certainement par une meilleure prise en compte des acteurs de l’intermédiation sociale : syndicats, organisations patronales, associations et organisations de la société civile.
Il est grand temps que les décideurs en prennent pleinement conscience et acceptent de donner tout son sens aux mécanismes de concertation. Non pas simplement consulter, mais permettre une véritable confrontation des points de vue, une recherche de compromis et une influence réelle sur les décisions.
Avoir été élu ne dispense pas de prendre en compte ce qui se vit dans la société. La démocratie ne s’exerce pas uniquement au moment des élections. Elle doit aussi se construire et se vivre entre deux élections.
J’ai eu l’occasion d’aborder ces questions récemment, à Dublin, dans le cadre d’un échange consacré au travail décent à l’ère numérique. Un débat qui m’a conforté dans une conviction : nous ne sommes pas simplement confrontés à l’apparition de nouveaux outils. Nous vivons une transformation bien plus profonde, dont nous mesurons encore difficilement toutes les conséquences.
L’intelligence artificielle occupe aujourd’hui une place croissante dans les débats économiques et politiques. On nous parle de gains de productivité, de compétitivité, d’innovations technologiques et de nouvelles opportunités pour les entreprises. Mais il me semble que nous accordons encore trop peu d’attention à une question pourtant essentielle : quelles seront les conséquences de ces transformations sur le travail et sur les travailleurs ?
Une technologie qui peut améliorer le travail, mais aussi le dégrader
Il serait absurde de nier les possibilités offertes par l’intelligence artificielle. Elle peut nous libérer de tâches répétitives ou pénibles, améliorer la sécurité, faciliter l’accès aux connaissances et permettre le développement de nouvelles activités. Elle peut également contribuer à rendre certains métiers plus intéressants.
Mais ces évolutions ne sont pas automatiques.
Les mêmes technologies peuvent aussi conduire à une intensification du travail, à une surveillance permanente, à une réduction de l’autonomie des travailleurs ou encore à une déqualification de certains métiers.
Prenons l’exemple de la gestion algorithmique. Des systèmes informatiques peuvent désormais organiser les horaires, répartir les tâches, mesurer les performances et parfois même intervenir dans l’évaluation des travailleurs. Ce qui relevait auparavant de décisions humaines peut être progressivement confié à des algorithmes dont le fonctionnement échappe largement à ceux qui en subissent les conséquences.
Derrière une apparente neutralité technologique se cachent pourtant des choix bien humains. Une technologie n’est jamais neutre. Elle est développée dans un contexte économique et social, poursuit certains objectifs et ses conséquences dépendent largement de la manière dont elle est utilisée et de ceux qui en détiennent le contrôle. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que l’intelligence artificielle permettra de faire, mais bien de déterminer ce que nous voulons en faire, dans quel objectif et au bénéfice de qui ?
La qualité de l’emploi n’est pas un obstacle à la compétitivité
Cette réflexion nous ramène à un débat ancien, mais qui prend aujourd’hui une importance particulière : celui des relations entre compétitivité, productivité et qualité de l’emploi. Dans les discussions européennes, la compétitivité est souvent présentée comme la condition préalable à toute amélioration sociale. Il faudrait d’abord rendre les entreprises plus performantes, accroître leur productivité et améliorer leur position sur les marchés. La qualité de l’emploi viendrait ensuite, comme une conséquence de cette prospérité retrouvée. Cette vision me semble particulièrement réductrice.
Pourquoi ne pas envisager aussi la relation inverse ? Des travailleurs mieux formés, disposant d’une réelle autonomie, de conditions de travail satisfaisantes et de perspectives professionnelles peuvent contribuer à l’innovation et à une productivité durable.La qualité de l’emploi ne devrait donc pas être considérée uniquement comme le résultat d’une économie performante. Elle peut aussi en constituer l’un des moteurs.
Cela suppose évidemment de ne pas réduire cette qualité au seul niveau des rémunérations. Elle concerne également l’intensité du travail, la prévisibilité des horaires, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, la santé, les possibilités de formation, l’autonomie et le respect des droits. Autant de dimensions directement concernées par la révolution numérique.
Peut-être serait-il temps de sortir de cette opposition permanente entre exigences économiques et ambitions sociales, pour réfléchir davantage à leur articulation.
Des questions anciennes dans un monde nouveau
Qui possède les moyens de production ? Qui contrôle l’organisation du travail ? Qui crée la richesse et qui se l’approprie ? Quels rapports de pouvoir s’établissent entre ceux qui détiennent le capital et ceux qui travaillent ?
Ces transformations technologiques nous ramènent également à des interrogations beaucoup plus fondamentales.
Ce sont évidemment des questions que Karl Marx avait placées au cœur de son analyse du capitalisme.
On pourrait penser qu’elles appartiennent à une autre époque. Pourtant, elles retrouvent une étonnante actualité lorsque nous observons la concentration des données, des infrastructures numériques et des capacités de développement de l’intelligence artificielle entre les mains d’un nombre limité de grandes entreprises.
Les technologies changent, mais les questions de propriété, de pouvoir et de répartition de la richesse demeurent. À qui appartiennent les données produites par notre activité ? Qui décide de leur utilisation ? Comment seront répartis les gains de productivité générés par l’intelligence artificielle ? Et surtout, quelle maîtrise les travailleurs conserveront-ils sur leur propre travail ?
Ces questions dépassent largement les seules relations professionnelles. Elles concernent aussi notre conception de la liberté, de l’autonomie et, finalement, de la démocratie.
Le dialogue social doit intervenir avant que tout soit décidé
Dans ce contexte, le dialogue social me paraît plus indispensable que jamais. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que nous attendons de lui. Il ne peut pas se limiter à accompagner les conséquences de décisions technologiques déjà prises.
Si l’intelligence artificielle transforme l’organisation du travail, les compétences nécessaires, les conditions d’emploi et les relations de pouvoir dans l’entreprise, les travailleurs et leurs représentants doivent pouvoir intervenir en amont. Cela signifie pouvoir discuter non seulement des conséquences de l’introduction de nouvelles technologies, mais également de leur choix, de leurs objectifs et des conditions dans lesquelles elles seront utilisées.
Nous devons, en quelque sorte, passer d’un dialogue social qui gère les conséquences des transformations à un dialogue social qui participe à leur conception. Cette ambition suppose des droits réels d’information, de consultation et de négociation. Le dialogue social ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des acteurs. Il a besoin d’un cadre juridique qui permette aux travailleurs de peser effectivement sur les décisions.
C’est notamment l’un des enjeux du futur Quality Jobs Act européen, dont les propositions sont attendues.
Quel modèle numérique voulons-nous pour l’Europe ?
Mais il me semble nécessaire d’aller encore plus loin. Nous parlons beaucoup de la transformation du travail, alors que l’intelligence artificielle modifie également notre rapport à l’information, à la connaissance, aux relations sociales et potentiellement au fonctionnement même de nos démocraties.
C’est pourquoi j’ai tendance à penser que nous sommes face à une véritable mutation anthropologique, peut-être comparable, par son ampleur, à celle provoquée par la révolution industrielle. Il serait donc dangereux d’aborder séparément ses dimensions économiques, sociales, culturelles et démocratiques. Elles participent d’une même transformation.
Cette réflexion prend une importance particulière pour l’Union européenne.
Sommes-nous condamnés à choisir entre un modèle américain dominé par de grandes entreprises technologiques, un modèle chinois caractérisé par une forte intervention de l’État et une Europe qui se contenterait de réglementer des innovations développées ailleurs ? Je ne le pense pas.
Mais encore faudrait-il que l’Europe se donne les moyens de construire son propre modèle de transformation numérique, associant capacité d’innovation, autonomie technologique, qualité de l’emploi, droits sociaux et exigences démocratiques. Cela suppose des investissements, une véritable politique industrielle, des capacités de recherche et de développement, mais également une réflexion sur les finalités des innovations que nous voulons encourager. Il est nécessaire de définir ce que nous voulons produire, dans quelles conditions et pour répondre à quels besoins.
L’intelligence artificielle transformera profondément nos économies et nos sociétés. Elle a d’ailleurs déjà commencé à le faire. Nous aurions tort de croire que nous pouvons arrêter cette évolution. Mais nous aurions tout autant tort de considérer que ses conséquences sont inévitables et qu’il suffirait de nous y adapter.
Il nous appartient encore de faire des choix.
Des choix sur la manière dont les technologies seront développées et utilisées, sur la répartition de la richesse qu’elles permettront de créer et sur la place que nous voulons donner au travail dans nos sociétés.
Finalement, derrière les débats sur l’intelligence artificielle se pose une question profondément politique : voulons-nous que la technologie détermine progressivement notre modèle de société, ou voulons-nous conserver collectivement la capacité de décider de l’avenir que nous souhaitons construire ?
L’auteur de « La tyrannie du mérite », Michael Sandel échange avec le prix Nobel d’économie Daron Acemoglu sur la crise des démocraties que nous traversons. Tous deux partent d’un constat simple mais décisif : nos démocraties ne sont pas seulement fragilisées par les inégalités de revenus ; elles le sont aussi par une crise plus profonde de la reconnaissance, de la dignité du travail et du sens de la vie commune.
Sandel revient sur sa critique de la méritocratie, non pour défendre l’égalitarisme abstrait, mais pour montrer comment l’idéologie du mérite a fini par humilier ceux qui ne font pas partie des gagnants de la mondialisation. Quand le succès est présenté comme la juste récompense du talent, l’échec apparaît vite comme une faute personnelle. C’est là que se creusent le ressentiment, la défiance et, en arrière-plan, la tentation populiste. Acemoglu prolonge cette réflexion en rappelant que la valeur de nos talents dépend aussi de choix collectifs et d’un contexte économique donné : ce que le marché rémunère le mieux n’est pas forcément ce qui compte le plus pour la société.
Le dialogue est également très stimulant sur les limites du marché. Sandel rappelle qu’une économie de marché peut être un outil utile, mais qu’une société de marché, où tout tend à être évalué en prix, finit par corroder des biens qui ne devraient pas être entièrement soumis à la logique marchande. Acemoglu, plus prudent sur certains points, apporte la nuance de l’économiste attentif aux zones grises, notamment dans la finance et dans l’innovation. C’est ce va-et-vient entre critique morale et complexité institutionnelle qui rend l’échange particulièrement riche.
La fin de l’entretien donne à la discussion une portée très actuelle : l’intelligence artificielle, l’automatisation et la concentration du pouvoir dans les grandes entreprises technologiques. Là encore, le texte évite les slogans. Il pose une question centrale : voulons-nous une technologie qui remplace les travailleurs et concentre encore davantage le pouvoir, ou une technologie orientée vers l’amélioration du travail humain et le renforcement de la citoyenneté démocratique ?
Un texte utile car il met en lien des questions que l’on traite trop souvent séparément : mérite, marché, travail, reconnaissance, liberté, communauté, technologie, démocratie. Il ouvre un espace de réflexion exigeant, accessible et profondément utile pour quiconque s’interroge sur l’état de nos sociétés.
Pour la chercheuse belge Isabelle Ferreras, il n’y a pas de démocratie vivante sans démocratisation de l’entreprise. Tant que le monde du travail restera un angle mort démocratique, la démocratie elle-même continuera de s’éroder.
Aujourd’hui encore, trop souvent, les travailleuses et les travailleurs ne sont perçus que comme une variable d’ajustement : une ressource, un coût à maîtriser, voire à réduire. Comment s’étonner alors de la défiance civique et du désengagement politique, quand, dans la sphère où ils passent l’essentiel de leur vie, les citoyens n’ont ni voix au chapitre ni véritable autonomie ?
Isabelle Ferreras défend une rupture claire : reconnaître l’entreprise comme une institution politique à part entière. Elle propose notamment la création d’un indice de développement démocratique des entreprises, assorti d’un mécanisme de bonus/malus fiscal, afin d’encourager concrètement les pratiques de gouvernance démocratique.
Démocratiser l’entreprise, ce n’est pas seulement améliorer le travail. C’est reconstruire les bases mêmes de la démocratie.
Pour aller plus loin : www.reportondemocracyatwork.org
Hé, patron ! Pour une révolution dans l’entreprise – Seuil, 2023
Le mois dernier, le Centre Européen des Travailleurs (EZA) m’a sollicité pour intervenir dans un débat sur le rôle des politiques progressistes dans la lutte contre le populisme. Il m’a semblé utile d’adapter cette intervention pour en permettre la lecture.
Un concept polysémique
Le concept de populisme est polysémique. Tantôt, il est utilisé pour stigmatiser un adversaire, d’autre fois pour qualifier des régimes illibéraux comme celui d’Orban ou pour définir des formations d’extrême droite comme le Rassemblement national en France ou le parti post-fasciste de Georgea Meloni en Italie. Certains, comme Mélenchon en France ou la philosophe belge Chantal Mouffe plaident même pour un populisme de gauche. Pierre Rosanvallon, qui a consacré un livre sur le populisme[i] parle d’un concept caoutchouc ou d’un mot-écran.
Pour ma part, sans avoir la prétention de définir le concept, je me contenterai ici de me référer aux courants politiques de droite radicale dont nous pouvons repérer quelques traits caractéristiques ;
La notion d’un « peuple-un » qui s’oppose à la prise en compte de la pluralité inhérente à toute démocratie. Une caractéristique déterminante des régimes totalitaires est la négation des divisions du corps social.
La référence à un pouvoir vertical refusant les formes d’intermédiations sociales dont les organisations syndicales ou les mutualités font partie. Les gouvernements élus n’ont pas à s’encombrer de discussions ou de négociations avec la société civile. Leur élection leur donne un pouvoir plein et entier.
Le non-respect de l’État de droit qui prévient l’usage arbitraire du pouvoir par les autorités. C’est pour cette raison qu’il est important de garantir la liberté de la presse ou l’indépendance du système judiciaire.
La recherche et la stigmatisation de boucs émissaires dont les étrangers, le racisme.
L’antiféminisme et l’homophobie.
Le mépris des élites qu’elles soient politiques, économiques, institutionnelles ou même sociales
Un repli sur une vision nostalgique de la nation et un refus de l’idée européenne
Une vision d’une famille sur le modèle du patriarcat autoritaire[ii]
Pour certains, une attitude plus qu’ambiguë vis-à-vis du régime de Poutine.
Ces mouvements construisent leurs discours avec des causalités simples, simplifiant à l’extrême les réalités. Par contre, les progressistes se doivent d’intégrer les réalités systémiques qui exigent de leur part de faire preuve de pédagogie afin de rendre la complexité naturelle des choses accessibles pour le plus grand nombre.
Dans l’Union européenne, la lutte contre les idées de l’extrême droite passe, notamment, par quelques actions concrètes ;
Que faire ?
Dire et expliquer ce que l’Union européenne fait
Le désamour d’une partie importante de la population vis-à-vis de la politique et des institutions n’est pas propre à l’Union européenne, il est mondial et porte sur l’ensemble des niveaux de pouvoir. En ce qui concerne l’Union européenne il est conforté par le manque de proximité et la méconnaissance du fonctionnement de l’Union européenne et des politiques qui sont mises en œuvre.
Bruxelles c’est loin, et les députés sont peu visibles. Passant l’essentiel de leur vie à Strasbourg ou à Bruxelles ils ont peu de contacts directs avec leurs électeurs. Il leur faut redoubler d’énergie pour profiter de tous les moments, de tous les temps pour rester en contact avec les citoyens. La proximité et le contact humain sont des éléments déterminants et il faut être attentifs au fait que le temps de la démocratie ne peut se limiter aux périodes électorales.
Quant aux médias, il faut constater qu’ils accordent généralement trop peu de place aux questions européennes. C’est une responsabilité partagée entre professionnel des médias et politiques.
En permanence, nous devons démontrer et expliquer la plus-value de l’Union européenne de façon concrète. Mettre en avant des outils comme l’Erasmus, qui ne concerne qu’une partie limitée de la population n’est pas suffisant, il faut aller au concret, à ce qui touche les citoyens dans leur vie quotidienne. Si nous avons pu répondre au défi posé par la pandémie c’est grâce à l’UE qui a pu organiser les commandes et la distribution des vaccins. Dans les entreprises, avec les équipes syndicales il nous faut montrer les avancées concrètes en matière de non-discrimination, de santé et de sécurité ou de dialogue social. À titre d’exemple, montrer que les directives protégeant les salariés des substances cancérigènes permettent de sauver des dizaines de milliers de vies par an. C’est au quotidien qu’il faut démontrer la plus-value de l’UE.
Dire qui fait quoi
La défense du projet européen passe également par une attitude plus courageuse de nombreux politiques. Trop souvent, nos politiques nationaux, par facilité, expliquent aux citoyens que ce qui ne va pas bien est de la faute des politiques européennes et pensent ainsi se protéger de toutes critiques leur action sur le plan national. Ce n’est pas comme cela que l’on réconciliera les citoyens avec l’idée européenne. Au moment du referendum sur le Brexit, Cameron s’est étonné de la difficulté de contrer les « bruiter » oubliant que pendant des années il avait continuellement expliqué que l’Union était la source de tous les maux britanniques.
Trop souvent, certains politiques ou certains médias dénoncent les politiques de l’UE alors que celles-ci ne possèdent pas de compétence sur les matières concernées ou que celles-ci dépendent uniquement des États nationaux. Je pense par exemple à la sécurité sociale, à une grande partie des politiques migratoires ou à la fiscalité. Les politiques, ainsi que les médias doivent faire preuve de plus de pédagogie pour permettre aux citoyens de savoir qui décide quoi, les États, le Conseil, la Commission ou le Parlement. Au passage, il est important de renforcer les compétences du Parlement.
La cohérence des politiques
Une des réponses que nous devons apporter est de poursuivre le développement d’une Europe sociale. C’est ce qui a été mis en place par feu Jacques Delors et poursuivi, après la parenthèse désastreuse de Barroso, par Jean-Claude Juncker puis Madame Von der Leyen. Certes, tout cela doit être approfondi et les chantiers sont immenses.
Il en va de même pour la dimension écologique où les politiques doivent répondre aux attentes de transitions justes. Au passage, je ne suis pas convaincu que la remise en cause du volet vert de la PAC, soit, à terme, une réponse pertinente face à la crise agricole. S’aligner sur les exigences de l’agro-industrie ne va pas renforcer la situation d’une agriculture familiale de qualité.
La cohérence elle est surtout à chercher dans le lien à faire entre les politiques sociales et environnementales et la politique budgétaire. Comment être crédible quand d’une part on parle de renforcement des politiques sociales et en même temps imposer des règles budgétaires qui conduisent à l’austérité ? À titre d’exemple, l’accord sur la gouvernance économique va contraindre un pays comme la Belgique à faire des économies supplémentaires de presque un pour cent du PIB (0,65).
La cible des économies promises est déjà connue, elle est dans les programmes des formations de droites, limitation des allocations de chômage, mise en cause du rôle et des moyens des mutualités de santé, attaque contre le syndicalisme et cerise sur le gâteau diminution des moyens de la sécurité sociale au travers de politiques de déduction fiscale.
Lutter contre la désertification des territoires
Les politiques inspirées par l’ultralibéralisme conduisent à un abandon de certains territoires comme les quartiers périphériques, les banlieues et les régions rurales. Dans nos villages, de moins en moins d’administrations, les banques disparaissent les unes après les autres, les services médicaux sont de moins en moins accessibles…. Cela produit le développement d’un sentiment d’abandon qui, inévitablement, renforce les discours des droites extrêmes.
Répondre aux attentes sociales
Lutter contre la montée des populismes c’est certainement apporter une réponse aux attentes sociales de la population. Ces réponses, nous pouvons les trouver dans le manifeste de la Confédération européenne des Syndicats ou dans le programme du groupe des travailleurs du Comité Economique et social Européen. Il s’agit certainement des questions d’emploi et de revenus, de l’amélioration des conditions de travail, de la lutte contre la précarité (singulièrement dans les plates-formes), du renforcement du dialogue social, d’une meilleure prise en compte des enjeux de santé et de sécurité et d’une transition juste pour répondre aux défis climatique et environnemental.
Un référentiel européen en crise
Je pense que l’on ne peut comprendre la montée des populismes et des courants opposés à l’approfondissement de la construction européenne qu’en prenant en compte la crise des mouvements politiques qui ont été les bâtisseurs de l’UE. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ce sont les sociaux-démocrates et les sociaux-chrétiens qui ont permis l’avancée de l’idée de la nécessité de la construction européenne. Aujourd’hui, ces deux courants politiques qui ont eu un rôle structurant pendant des dizaines d’années sont en crise. D’un côté, la social-démocratie s’est égarée entre une tendance se contentant d’accompagner le néo-libéralisme en en limitant les effets négatifs pour les salariés et une autre tendance se réfugiant dans un verbiage gauchisant. De l’autre côté, la démocratie chrétienne s’est de plus en plus présentée comme fer de lance du néo-libéralisme et d’un conservatisme éthique. Le concept d’économie sociale de marché semblent se résumer à l’adoption d’un fondamentalisme du marché reléguant au second plan les ambitions sociales.
Reconstruire de nouveaux récits positifs
J’ai la conviction que face à la progression des courants que nous dénonçons nous devons reconstruire des récits positifs. Nous pouvons notamment le faire en nous appuyant sur celles et ceux qui nous ont précédés. On nous parle souvent de l’importance de l’axe franco-allemand. Je voudrais à mon tour le faire, mais à partir des idées qui, me semble-t-il, peuvent permettre de reconstruire des récits porteurs d’avenir. La démocratie chrétienne européenne a pu s’appuyer sur des penseurs comme Emmanuel Mounier ou Marc Sangnier qui ont pensé le progrès social et l’Europe. Je pourrai rappeler deux paroles fortes, l’une de Sangnier qui disait que « demander à un homme de voter et puis l’écraser sous le poids trop lourd des inégalités économiques c’est se moquer de lui », et l’autre de Mounier qui affirmait la compète subversion de l’économie capitaliste « où la personne est soumise à la production qui est à son tour soumise au service du profit spéculatif ». Pour lui, « une économie personnaliste règle au contraire le profit sur le service rendu dans la production, la production sur la consommation et la consommation sur une éthique des besoins humains replacée dans la perspective totale de la personne [iii]».
Du côté de l’Allemagne, il me semble que nous pouvons nous appuyer sur des penseurs comme Habermas ou Axel Honneth qui a beaucoup travaillé sur la reconnaissance et la lutte contre le mépris.
Construire un pont entre une pensée prenant ses sources en France avec Mounier, Sangnier Ricoeur, mais aussi des intellectuels comme Claude Lefort ou Pierre Rosanvallon et une autre qui se réfère à l’École sociologique de Francfort avec Habermas, Honneth ou Hartmut Rosa qui, dernièrement, a publié « Pourquoi la démocratie a besoin de religion ».
S’il est un enjeu qui devrait être au cours de nos récits, c’est la santé des êtres humains et celle de la planète.
Ne pas vendre son âme au diable.
Je terminerai en évoquant un enjeu crucial lié aux prochaines élections européennes. Lutter contre le populisme, lutter contre l’extrême droite c’est contrer sa stratégie de dédiabolisation.
Ceci implique de refuser de reprendre ses thèmes, de refuser de cautionner par une présence politique dans les organes médiatiques qui charrient les idées d’extrême droite et enfin, c’est refuser, au parlement européen toute alliance avec ces formations.
En la matière, l’attitude que prendra le groupe conservateur (PPE) sera particulièrement importante. Ceux qui se réclament de l’histoire de la démocratie chrétienne perdraient toute crédibilité et tout sens de l’honneur en s’alliant avec les formations d’extrême droite. Il faut souligner les positions claires de l’association des travailleurs chrétiens CDA (aile ouvrière de la CDU) qui a clairement appelé à l’interdiction de l’AfD ou encore celle de l’UECDW qui lors de son dernier Congrès à Rome déclarait « Qu’en tant que démocrates-chrétiens, nous ne pouvons accepter aucune coopération avec les partis d’extrême droite, à quelque niveau que ce soit. Nous ne devons pas commettre l’erreur de coopérer avec les ennemis de la démocratie pour l’amour du pouvoir. Des limites claires sont nécessaires pour renforcer nos valeurs et notre démocratie.
[i] Pierre Rosanvallon, le siècle du populisme, Seuil – 2020
[ii] George Lakoff, La guerre des mots, Les petits matins – 2015
[iii] Emmanuel Mounier « Ecrits sur le personnalisme » Seuil 1961 – p146
Des milliers d’agriculteurs ont manifesté ces derniers jours dans toute l’Europe, de la Roumanie à la Pologne en passant par la France et l’Allemagne. Ces manifestations ont été récupérées par des mouvements d’extrême droite qui cherchent à exploiter le mécontentement des agriculteurs à des fins politiques avant les élections européennes de juin.
Les raisons de ces manifestations sont liées à des situations spécifiques telles que l’excès de réglementation, l’introduction de taxes sur le carburant des tracteurs ou la décision de Bruxelles de suspendre les droits d’importation sur les produits ukrainiens. En même temps, il y a un fil conducteur dans ces protestations : une forte opposition au Green Deal de l’UE et aux ambitions « de la ferme à la fourchette ».
L’EFFAT partage certaines des préoccupations des agriculteurs, en particulier en ce qui concerne les faibles revenus que les petits agriculteurs reçoivent pour leur travail, la concurrence déloyale des pays tiers et l’absence de mesures de transition justes pour mettre en œuvre les objectifs du Green Deal. Nous soulignons que si les conditions des petits agriculteurs sont difficiles, celles des travailleurs agricoles sont tout simplement insupportables. Cependant, il doit être clair que le principal défi auquel est confronté le secteur agricole européen n’est pas la stratégie « de la ferme à la fourchette », mais la répartition inéquitable des richesses tout au long de la chaîne alimentaire. Alors que les chaînes de distribution, les grandes entreprises agrochimiques et les actionnaires des géants de l’agroalimentaire engrangent chaque année des bénéfices records, les travailleurs agricoles et alimentaires et les petits exploitants luttent pour mettre de la nourriture sur leur table. Le point de départ pour s’attaquer à ce paradoxe inacceptable est de traiter les problèmes systémiques tels que la concentration du pouvoir tout au long de la chaîne alimentaire, la spéculation sur les marchés des matières premières alimentaires, une approche non durable des accords commerciaux et la financiarisation du secteur agroalimentaire.
Nous regrettons que ces questions ne soient pas suffisamment mises en avant dans les manifestations des agriculteurs.
La stratégie « de la ferme à la table » n’est pas le problème, mais elle fait partie de la solution car elle montre la voie à suivre pour rendre notre secteur agricole plus durable.
Dans le même temps, les objectifs écologiques ne peuvent pas être imposés unilatéralement par Bruxelles, sinon ils ne seraient manifestement pas acceptés par la société, comme c’est le cas actuellement.
Le moyen de renverser cette perception n’est pas d’abandonner ces objectifs, mais de les mettre en œuvre par le biais de mesures de transition justes qui prennent en compte les intérêts des travailleurs agricoles, des petits agriculteurs et des communautés rurales dans leur ensemble, comme l’EFFAT l’a demandé. Cela nécessite des mesures concrètes telles que la mise en œuvre de politiques environnementales par le biais d’évaluations rigoureuses de l’impact socio-économique, l’implication des partenaires sociaux dans la gestion de la transition et l’établissement d’un lien entre l’octroi de fonds publics pour la transition verte et les conditions sociales. En outre, les investissements dans la formation, la sécurité sociale et les parcours de transition d’un emploi à l’autre doivent être renforcés pour protéger les emplois et les revenus des travailleurs agricoles.
Mais tout cela ne sera pas possible si l’Europe retourne à l’austérité et si la paix n’est pas rétablie en Europe et dans le monde.
La colère des agriculteurs doit être entendue et il est indispensable d’y apporter des réponses concrètes intégrant la complexité des problèmes qui se posent aujourd’hui dans le monde agricole. Il ne faut pas se tromper d’ennemi en considérant que les causes proviennent exclusivement de l’Union européenne et des mesures visant à relever le défi climatique et les enjeux de santé globale. Pour mieux comprendre la complexité et l’importance du mouvement il est utile d’entendre les voix qui expriment une volonté de questionner notre modèle agricole.
Une réalité plurielle
Dans son édition du 27 janvier, le quotidien Libération montre que tous les agriculteurs sont loin de vivre la même situation car les inégalités de revenus se sont creusées. En 2022 les 10% les plus pauvres ont un revenu négatif alors que les 10% les plus riches gagnent en moyenne près de 130 000 €. Les différences sont également importantes entre les types d’exploitation, les exploitations bovines présentant les revenus les plus faibles (20200 €) au contraire des exploitations porcines de la viticulture ou des grandes cultures qui se situent entre 47200€ et 56300€.
Une mise en cause de l’ultralibéralisme
Comme l’analyse la Confédération Paysanne, le monde agricole subit les conséquences de politiques néo-libérales, d’une course à la compétitivité et d’orientations favorables à l’agrobusiness et aux marchés mondialisés. L’exigence d’un revenu digne pour tous les agriculteurs passent par la remise en cause de décennies de libre-échange. Le mouvement nous est venu de France ou la coopération paysanne met clairement en cause le rôle de la première organisation agricole française, le FNSEA en l’accusant d’avoir « mené conjointement (avec le Gouvernement français) l’agriculture dans l’impasse actuelle d’un système économique ultralibéral, inéquitable et destructeur ».
Le libre échange
Les organisations agricoles dénoncent, à raison, la concurrence déloyale causée par l’entrée sur le territoire européen de produits à bas prix qui ne doivent pas respecter les mêmes critères de production que ceux produit dans l’Union européenne. Les autorités européennes doivent mettre en place des mesures contraignantes pour que les produits entrant dans l’espace européen soient soumis aux mêmes critères. Il nous faut néanmoins être cohérents, limiter les importations implique inévitablement de voir se limiter nos exportations. On ne peut refuser l’entrée de bœufs argentins tout en se félicitant de pouvoir exporter plusieurs milliers de tonnes de porc vers la Chine
Ne pas se tromper de cible
L’Union européenne consacre 33% de son budget à la politique agricole (58 milliards €). Ce serait une erreur de faire de l’UE un bouc émissaire. Le secteur a besoin d’une Politique Agricole Commune. Elle doit mieux soutenir les exploitations familiales, mieux prendre en compte leur réalité quotidienne et simplifier les législations de façon à les rendre compréhensibles et applicables. Une réforme en profondeur de la politique agricole commune est indispensable et passe par une remise en cause du modèle agricole dominant. Comme le réclame la Confédération paysanne « il faut s’attaquer aux racines du problème en offrant plus de protection sociale et économique aux agriculteurs et agricultrices ».
La voix de Via Campesina
Via Campesina, le mouvement paysan international dont fait partie la FUGEA demande des politiques agricoles basées sur la régulation des marchés, avec des prix qui couvrent les coûts de production ». L’organisation n’est pas favorable à la suppression des normes, consciente du fait que l’agriculture doit continuer à évoluer. Une « simplification administrative est nécessaire car beaucoup de procédures administratives et de normes sanitaires sont inadaptées à la réalité des fermes, mais ne nous trompons pas de cible ». Ce mouvement réclame également « un budget suffisant pour permettre la redistribution des aides de la Politique agricole Commune afin d’accompagner la transition vers un modèle agricole capable de répondre aux défis des crises du climat et de la biodiversité ». Via Campesina considère que « tous les agriculteurs qui ont déjà des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement et tous ceux qui décident de s’engager dans un processus de transition agroécologique et plus durable doivent être soutenus et accompagnés sur le long terme ». Pour eux, « il est inacceptable que dans le cadre de la PAC actuelle, une minorité de très grandes exploitations reçoivent des centaines de milliers d’euros d’aides publiques alors que la majorité des agriculteurs européens ne reçoivent que peu ou pas d’aides du tout ».
Refuser l’instrumentalisation de la crise par l’extrême-droite
Cette voix doit être entendue. C’est d’autant plus nécessaire qu’aujourd’hui l’extrême-droite et les populistes illibéraux tentent de récupérer le mouvement. On le voit en France avec, notamment la stratégie de Zemmour. Peut-être plus inquiétant encore, le soutien accordé par le Premier Ministre hongrois, monsieur Orban qui, si l’on en croit le Financial Times du 25 janvier, a soutenu la manifestation du MCC Brussel. Orban ne rate pas une occasion pour lutter contre l’UE et s’allier avec les fractions politiques les plus à droite. Sa volonté affirmée est de créer une coalition d’agriculteurs européens. On devrait se questionner sur le sens de la critique du soutien à l’Ukraine au travers de l’importation de blé. Certes, ce n’est pas aux agriculteurs de supporter le poids de cette guerre mais quand la critique vient des amis hongrois de monsieur Poutine, on ne peut que s’inquiéter.
Répondre concrètement et intelligemment à cette colère est un impératif démocratique
Dans le Monde daté du 2 janvier 2024, la sociologue Dominique Méda questionne la progression de l’extrême-droite. S’appuyant sur le travail de l’économiste américain Dani Rodrik, elle pointe la responsabilité d’une mondialisation libre échangiste, source d’insécurité économique pour des pans entiers de la population.
Cette progression des formations illibérales ou d’extrême-droite n’est pourtant pas inéluctable. L’autrice pointe le virage social que semble prendre la Commission et le Parlement européen. Pour ce faire, elle s’appuie sur l’actualité récente comme la directive améliorant les conditions de travail des travailleurs des plateformes, la directive sur le devoir de vigilance des entreprises, le règlement sur l’intelligence artificielle ou la résolution du Parlement européen sur la réindustrialisation et la transition écologique.
Comme Dominique Méda l’affirme, c’est en «confirmant ce tournant social » que nous pourrons rendre moins attractif le discours de l’extrême-droite. Cela passe par une mobilisation des progressistes pour élire des députées et députés qui défendront becs et ongles les nécessaires progrès sociaux et s’engageront à amplifier ce tournant social européen.
« Demander à un homme de voter puis l’écraser sous le poids trop lourd des inégalités économiques c’est se moquer de lui. »
Marc Sangnier
Débuter une réflexion sur Emmanuel Mounier en commençant par une citation de Marc Sangnier peut paraître étonnant. Ils ne sont pas de la même génération, mais ils sont morts la même année. Le premier a été un philosophe de l‘engagement, le second un politique engagé. Les deux ont partagé la même ambition pour la paix et la justice sociale. Malgré leurs différences, ils symbolisent un engagement qui concilie la radicalité sociale et le refus des totalitarismes. Ils ont été des constructeurs de ponts, des messagers de la Paix. Marc Sangnier eut l’intelligence et le courage, au lendemain de la Première Guerre, de réunir de jeunes Allemands et de jeunes Français dans un château dans la banlieue parisienne qui aujourd’hui est devenu le centre de formation de la CFDT. De son côté, Emmanuel Mounier fut un résistant, combattant le nazisme, mais pas les Allemands. Ces deux hommes sont l’expression de l’idée d’un engagement dans « des combats discutables sur des causes imparfaites ». « Refuser pour autant l’engagement », dit Mounier, « c’est refuser la condition humaine. On aspire à la pureté : trop souvent, on appelle pureté l’étalement de l’idée générale, du principe abstrait, de la situation rêvée, des bons sentiments, comme le traduit le goût intempérant des majuscules : le contraire même d’une héroïcité personnelle1 ».
Emmanuel Mounier, l’indigné
En permanence, se laisser interpeller par l‘évènement, son maître intérieur, et refuser de se laisser enfermer dans une pensée figée et dogmatique. La force de la pensée de Mounier réside certainement dans cette capacité d’indignation permanente devant les injustices et la misère provoquées par les désordres établis d’une société individualiste mue par l’argent ou ce que nous appellerions aujourd’hui un capitalisme débridé. Mounier se révolte contre le primat de l’argent qui met l’économie et le travail à son service. Il dénonce avec vigueur « le règne de la spéculation, ou jeu sur l’argent, mal encore plus grand que le productivisme. Elle transforme l’économie en un immense jeu de hasard étranger au souci de ses contrecoups économiques et humains2 ». C’est cette même volonté que l’on retrouvera dans le prospectus de lancement de la revue Esprit où les personnalistes se révoltent contre les « sociétés gouvernées et fonctionnant comme des maisons de commerce ; des économies qui s’épuisent pour adapter l’homme à la machine et ne tirer de l’effort humain que l’or ; (…) l’indifférence (…) de ceux qui ont la charge du monde et l’avilissent, le gaspillent ou le méprisent3 ». Mounier est un indigné et sa philosophie est celle de l’engagement.
Sa philosophie, bien qu’insuffisamment connue, est encore d’une étonnante actualité et pourrait être une des pierres qui nous permettra de redynamiser l’indispensable réflexion pour la construction d’une Europe retrouvant les lettres de noblesse de l’humanisme et de la justice sociale.
Un Européen
L’Union européenne, Mounier ne l’a pas seulement pensée, il l’a également pratiquée. De sa France d’origine, il a bâti un pont pour rejoindre l’Allemagne, tout en passant par la commune bruxelloise de Woluwé-Saint-Lambert où il résidera de 1936 à 1939 et où il unira sa vie à celle de Paulette Leclerc. Ce couple franco-belge sera actif dans la mise en place et la dynamisation des groupes « Esprit » qui foisonneront en Belgique jusqu’à la fin des années soixante.
Il est impossible de séparer Mounier de la revue Esprit qu’il fonda. Autour de cette revue, des groupes régionaux vont se constituer, notamment en Belgique. Ils vont avoir une importance considérable, car ils vont fédérer de nombreux acteurs de la société issus du monde tant socialiste que chrétien. Paulette Leclerc, l’épouse d’Emmanuel Mounier, assurera la responsabilité de l’édition du Journal intérieur mensuel des groupes Esprit de Belgique. Ces groupes se rassembleront en 1936 et choisiront un thème d’étude commun qui est toujours d’actualité : la lutte contre les mythes et l’affaiblissement de la pensée critique.
Après la Seconde Guerre, ils vont se renouveler et poursuivre le travail entamé. Dans certaines villes, comme à Charleroi, ils réuniront notamment des syndicalistes socialistes et chrétiens, dont celui qui fut l’historien du mouvement ouvrier en Belgique, Hubert Dewez. Aujourd’hui, ces groupes ont disparu, mais ils ont laissé des traces dont la plus vivante est certainement le CRISP (Centre de Recherche et d’Information Sociopolitique) qui publie un courrier hebdomadaire et qui constitue la référence de l’analyse sociopolitique en Belgique francophone.
Dans l’évolution de la revue, un homme va avoir une importance particulière. Juif allemand, réfugié en Espagne puis en France dès le début de la guerre civile, Paul-Louis Landsberg sera un précieux compagnon pour Emmanuel Mounier. Ce dernier dira de lui « il fut, il reste à jamais, par ce qu’il nous a donné, une des pierres d’angles d’Esprit. Nul plus que lui n’a contribué aux environs de 1935, à nous sauver des tentations utopiques4 ». Arrêté par la Gestapo, Landsberg décédera en déportation. Son combat contre le nazisme, contre le franquisme puis dans la résistance est à l’image de son engagement antitotalitaire. Comme il l’écrivait : « Nous ne sommes pas maitres de nous désolidariser de l’avenir collectif ». D’après Olivier Mongin, Paul-Louis Landsberg se situait « à la jonction de l’École (de Francfort) et d’Esprit5 ». Nous y reviendrons.
Internationaliste et européen, Mounier l’était également dans sa conscience des enjeux du moment ; « les aires d’influence préludent à l’unité mondiale qui devra se faire sous trois conditions : que les nations renoncent à la souveraineté totale, non pas au profit d’un super impérialisme, mais d’une communauté démocratique des peuples, que l’union se fasse entre les peuples et leurs représentants élus, non entre les gouvernements : que les forces impérialistes notamment économiques, qui se servent du nationalisme, tantôt du cosmopolitisme, soient brisées par les peuples unis6 ». En visionnaire, il mettait déjà en garde face aux dangers d’une Europe se limitant à un grand marché et fonctionnant sur le mode de l’intergouvernementalité.
Une pensée radicale
Dans l’ouvrage « Agir avec Mounier », Jean-François Petit constate qu’« en relisant les articles d’Esprit sur les « poussées personnalistes hors de France » de 1946, on peut être surpris de voir combien la référence personnaliste a pu être mise en œuvre de façon diverse7 ». Mounier lui-même affirme que « le personnalisme n’annonce pas la constitution d’une école, l’ouverture d’une chapelle, l’invention d’un système clos8 ». Il témoigne d’une convergence des volontés et se met à leur service, sans toucher à leur diversité, pour leur chercher les moyens de peser efficacement sur l’histoire. Pour lui, le personnalisme doit se décliner au pluriel. Évoquer un auteur c’est s’en emparer, pour le traduire avec ses propres mots, dans une autre époque et dans un autre contexte. C’est un peu le trahir, mais c’est aussi le faire vivre.
Parfois, tant en Belgique que sur le plan européen, le personnalisme est utilisé pour justifier une pensée conservatrice se cachant derrière un hypothétique centre, une troisième voie entre la gauche et la droite, une voie prêchant la modération. La pensée de Mounier est tout autre, c’est celle d’un radicalisme social mettant l’autre au centre de la société. Il s’agit d’une pensée combattante, car « plus que jamais, il nous faut reprendre la révolte de nos vingt ans, les ruptures de nos vingt-cinq ans. Le chrétien ne quitte pas les pauvres, le socialiste n’abandonne pas le prolétariat ou ils parjurent leur nom9 ». Mounier lui-même était en « colère contre tous les centres béatifiques, tous les justes milieux10 ».
Une pensée moderne
Marc Sangnier est un des précurseurs du syndicalisme chrétien, de la CFTC puis d’une CFDT déconfessionnalisée et avec sa revue Le Sillon et son engagement pour un catholicisme social, il est une figure du courant personnaliste. Jacques Le Goff montre que « dans le sillage de Proudhon, il y a là une vue d’une grande modernité qu’il n’a pas eu le temps d’élaborer et dont l’écho se retrouvera plus tard, au sein de la deuxième gauche et dans son discours de désengagement de l’État au profit d’une restauration du social dans son rôle d’acteur à travers, en particulier, la négociation collective. N’oublions pas qu’il avait le projet d’une histoire du mouvement ouvrier français11 ». Pour une partie du mouvement syndical en Europe, notamment des organisations faisant partie de la Confédération Mondiale du Travail12, le personnalisme a été et reste une balise importante. En Belgique, la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC) qui est la première organisation syndicale du pays avec près d’un million sept cent mille membres a toujours cette référence même si elle l’a élargi aux valeurs des Droits Humains. Comme responsable syndical, j’ai partagé les combats de nombreux travailleurs-euses s’opposant aux restructurations ou aux fermetures d’entreprises. Dans un premier temps, à l’annonce de ces décisions, ce n’est pas la peur de perdre leurs revenus qu’ils expriment. Leur première expression, leur première colère c’est celle de ne pas être reconnu-e-s. À chaque fois, c’est avec les larmes aux yeux et la colère au ventre qu’il nous disent qu’après autant d’années de labeur dans l’entreprise on s’en débarrasse comme on le ferait avec des mouchoirs jetables, des Kleenex. C’est leur identité même qui est ainsi balayée. L’année dernière, les ronds-points de France se sont recouverts de jaune. Même si les motivations de ce mouvement sont complexes, il a été l’expression d’une demande de reconnaissance. Le gilet fluorescent, l’occupation des ronds-points, pour être vu et être entendu. Il en va de même aujourd’hui au travers de la crise du Covid 19. Celles et ceux qui ont été, et sont toujours sur le pont, ce sont les invisibles, les personnels du secteur non marchand ou du soin à la personne. Leur demande est d’être reconnus alors qu’ils ont le sentiment d’avoir été oubliés et sacrifiés. Pierre Rosanvallon avait, en son temps, parlé d’un Parlement des invisibles13, il s’exprime chaque jour et c’est sur cette non-prise en compte des invisibles que les forces d’extrême droite construisent leur discours en orientant les colères vers le rejet de l’autre, vers les tentations totalitaires. La question de la reconnaissance est une question centrale si nous voulons redynamiser nos démocraties.
Au cœur de la reconnaissance
Par sa philosophie, Mounier introduit l’autre et l’altérité dans le sujet individuel, la personne occupe une place centrale et est conçue comme un être de relation. C’est au travers de ma relation avec les autres que je me construis et que je participe à la construction des autres. Pour Mounier, la personne « ne se tourne que vers autrui, elle ne se connaît que par autrui, elle ne se trouve qu’en autrui. L’expérience primitive de la personne est l’expérience de la seconde personne14 ». Paul Ricoeur qui a, en quelque sorte, prolongé la réflexion d’Emmanuel Mounier, tout en refusant d’en faire un dogme ce qui l’a amené à écrire « meurt le personnalisme, revient la personne15 » et à insister sur la fécondité de l’idée de personne qui « est le meilleur candidat pour soutenir les combats juridiques, politiques et économiques16 ». Dans le dernier livre publié de son vivant, Ricoeur donne une place centrale à la question de la reconnaissance. Ce faisant, il fait un pari positif sur la personne, s’opposant à la philosophie de Hobbes qui ne voit que le Léviathan, un pouvoir fort, pour canaliser la « guerre des uns contre les autres ».
Dans son ouvrage « Parcours de la reconnaissance », Paul Ricoeur consacre plus d’un chapitre à discuter les conceptions d’Axel Honneth, l’actuel directeur de l’Ecole de Francfort, qui insiste notamment sur l’importance des dénis de reconnaissance. Tout comme Ricoeur, Honneth démontre que le mépris provoque l’indignation qui à son tour peut permettre la construction de mobilisations pour la conquête de nouveaux droits. C’est cette vision qui permet à Axel Honneth de faire de la reconnaissance un enjeu de lutte.
Refaire la Renaissance européenne
La démocratie européenne ne se porte pas bien. Dans nos différents pays, les formations populistes ou anti-européennes occupent un espace de plus en plus important et, plus grave, les citoyens ont de moins en moins confiance en nos institutions démocratiques. Au cœur de cette évolution, la déliquescence des deux courants politiques qui ont été au cœur de la fondation de l’Union européenne : la social-démocratie et la démocratie chrétienne. La première s’est perdue entre un accompagnement purement gestionnaire du néo-libéralisme et un courant croyant pouvoir retrouver une pertinence dans le retour à un verbe radical digne d’un gauchisme que même Lénine aurait qualifié d’infantile. De son côté, la démocratie chrétienne a perdu toute référence à ce que fut le christianisme social ou le personnalisme inspiré par des personnalités comme Emmanuel Mounier. Elle s’est repliée sur un conservatisme éthique et un dogmatisme ordo-libéral, acceptant même la coexistence avec des formations illibérales et même des compromissions avec des fractions non démocratiques comme les alliances passées en Italie entre « Forza Italia » et les postfascistes.
Le vide, qui s’est ainsi créé, offre un espace pour des réponses autoritaires et rend indispensable la construction de nouveaux référentiels politiques. Je fais l’hypothèse qu’un de ceux-ci peut prendre appui sur le courant qui s’est développé autour de la revue Esprit (Mounier, Ricoeur), et aussi ceux que l’on peut « classer » dans une gauche antitotalitaire (Claude Lefort, Pierre Rosanvallon,…) et la pensée critique de l’École de Francfort (avec Habermas et surtout Axel Honneth). En quelque sorte un pont entre une philosophie chrétienne et une philosophie postmarxiste, un pont entre une pensée française et une pensée allemande. Un peu comme feu Philippe Maystadt17 l’avait évoqué, je fais le vœu que se multiplient les espaces d’échanges et de réflexions entre des personnes issues de différents horizons que l’on pourrait qualifier de « progressistes », socialistes, écologiques, libéraux sociaux et démocrates-chrétiens. Une ambition pour construire une convergence des volontés afin de peser sur l’histoire. Un chemin pour faire la renaissance européenne.
« Une des déviations maîtresses du capitalisme est d’avoir soumis la vie spirituelle à la consommation, la consommation à la production et la production au profit, alors que la hiérarchie naturelle est la hiérarchie inverse. C’est donc la hiérarchie inverse qu’il faut restaurer. Une économie personnaliste règle au contraire le profit sur le service rendu dans la production, la production sur une éthique des besoins humains replacés dans la perspective totale de la personne. »
Claude ROLIN est un syndicaliste. Il a été Secrétaire général du premier syndicat belge, la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC) et a siégé au Comité directeur de la Confédération des Syndicats Européens (CES). Entre 2014 et 2019, il a, comme député européen, été vice-président de la Commission Emploi et Affaires sociales. Licencié (master) en Politique économique et sociale, il préside actuellement la mutualité chrétienne de la province du Luxembourg belge (soins de santé).
Notes
Emmanuel Mounier, Le personnalisme, PUF, 1949, p. 105
Emmanuel Mounier, Refaire le Renaissance, Seuil, 1961, p. 192
Sibylle Schulz (extrait du prospectus annonçant la publication d’Esprit), in Jean-François Petit et Rémy Valléjo (dir.), Agir avec Mounier. Une pensée pour l’Europe, Chronique sociale, juin 2006, p. 61
Olivier Mongin, « Paul-Louis Landsberg, un lien entre Esprit et l’Ecole de Francfort ? », Esprit, mai 1978, p. 59, URL : https://esprit.presse.fr/article/olivier-mongin/paul-louis-landsberg-un-lien-entre-esprit-et-l-ecole-de-francfort-24797
Emmanuel Mounier, Le personnalisme, PUF, 1949, p. 127
J.-F. Petit, in J.-F. Petit et R. Valléjo (dir.), op. cit., p. 129
Ibid.
Emmanuel Mounier, Certitude de notre jeunesse, février 1950 (cité par Yves Le Gall in J.-F. Petit et R. Valléjo (dir.), op. cit., p. 123)
Jean-Marie Domenach, Emmanuel Mounier, Seuil, 1972, p. 70
Jacques Le Goff in J.-F. Petit et R. Valléjo (dir.), op. cit., p. 58
La CMT s’est dissoute pour former, avec la Confédération des Syndicats libres (CISL), une nouvelle internationale : la Confédération Syndicale Internationale (CSI)
Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, Seuil, 2014
Emmanuel Mounier, Le personnalisme, PUF, 1949, p. 40
Paul Ricoeur, préface de Emmanuel Mounier, Ecrits sur le personnalisme, Seuil, 1961, p. 7
Ibid., p. 10
Philippe Maystadt, démocrate-chrétien belge, fut notamment président de la BEI de 2000 à 2011
Cité par Jean-Marie Domenach inEmmanuel Mounier, Seuil, 1972, p. 88
Carte blanche publiée par le quotidien « Le Soir »
Par Claude Rolin, président de la Mutualité chrétienne francophone et germanophone, ancien secrétaire général CSC, ancien parlementaire européen – Publié le 17/08/2022
Le 12 août dernier, en adoptant son plan « climat et santé » le Congrès américain a non seulement marqué un tournant dans la politique des États-Unis, mais il a surtout montré la direction vers laquelle nos sociétés doivent s’engager. Enfin, nous prenons conscience que c’est la santé qui doit gouverner le monde.
Belga.
En 1995, l’historien et sociologue, Pierre Rosanvallon publiait La nouvelle question sociale. Son analyse reposait sur le constat que les luttes sociales et la croissance avaient permis de croire à l’avènement d’une société « libérée du besoin et d’un individu protégé des principaux risques de l’existence ». Pourtant, à la fin de ce que l’on a appelé « les Trente Glorieuses » le rêve s’est brisé. L’État providence et les principes mêmes de la solidarité et des droits sociaux sont remis en cause.
Les crises se sont succédé, mettant à mal la capacité de nos sociétés à produire du commun. Crises économiques et mise en cause des modèles keynésiens, crises financières et dérégulation, crise climatique, crises politiques et montée des formations autoritaires ou nationalistes, crise sociale, pandémie de covid et maintenant instabilité internationale provoquée par l’invasion de l’Ukraine.
C’est un peu comme si nous avions perdu la boussole du progrès social. Nous avons pourtant besoin d’un cap pour construire un avenir meilleur et solidaire, pour produire plus de justice sociale et répondre aux défis économiques, sociaux et climatiques.
Et si la santé guidait le monde ?
Fin 2020, dans un de ses derniers ouvrages, l’économiste Éloi Laurent se demande Et si la santé guidait le monde ? Avec le covid, la protection de la vie est soudainement devenue prioritaire au point que nos gouvernements ont mis à l’arrêt de secteurs entiers de l’économie. Le dogme de la croissance économique s’est effacé face à un virus mettant nos vies en danger. Nous avons pris conscience qu’il n’y a pas d’économie possible sans la vie, sans la santé.✉ Newsletter Lettres du SoirDeux à trois fois par semaine, découvrez le regard de nos chroniqueurs sur l’actualité directement dans votre boîte e-mail. Je m’inscris
Et si la santé était effectivement ce cap qui pourrait nous guider pour construire l’avenir, pour rebâtir le bien commun ? La santé comme pierre angulaire de la reconstruction du commun. Dans sa Constitution, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Pour l’OMS, la possession du meilleur état de santé constitue un des droits fondamentaux de tout être humain, quelle que soit sa nationalité, sa religion, ses opinions politiques ou sa condition économique ou sociale. Elle est aussi une « condition fondamentale de la Paix dans le monde et de la sécurité ; elle dépend de la coopération la plus étroite des individus et des États ».
Les politiques de santé doivent être abordées au sens large. Elles doivent concerner l’accès aux soins de santé de qualité, la protection sociale, le droit du travail, le revenu décent, la lutte contre la pauvreté, la solidarité intergénérationnelle, l’égalité des genres et encore bien d’autres domaines. Œuvrer à l’espérance de vie et à la qualité de la vie passe par le renforcement des mécanismes sociaux et par la lutte contre les menaces qui pèsent sur notre planète.
Trop souvent encore, y compris dans nos pays, la qualité des soins reste insuffisante, par manque d’investissements, de personnel ou d’infrastructures de santé.
Inégalités sociales
La pauvreté limite l’espérance de vie et les plus démunis doivent renoncer à certains soins, notamment en matière préventive. Celles et ceux qui souffrent le plus de la chaleur habitent dans des logements mal isolés. Et lors d’une pandémie, il est préférable d’habiter dans une maison quatre façades que dans un petit appartement.
Il en va de même pour les questions environnementales. C’est dans les quartiers populaires que l’on rencontre le plus de problèmes liés à la qualité de l’air et ce n’est pas un hasard, si en cas de catastrophes naturelles comme les inondations, ce sont les personnes les moins privilégiées qui résident dans les zones les plus touchées et qui ne sont pas protégées par une assurance.
Travail et exclusion
Trop souvent, gagner sa vie se traduit par la perdre. Les accidents du travail, les maladies professionnelles, les cancers liés aux substances cancérigènes ou le burn-out font partie de la réalité du travail. Quant aux exclusions, elles continuent à peser sur de nombreuses populations, en termes de pauvreté, mais également d’accès à un travail décent. Les petits boulots et l’ubérisation ne parviennent pas à masquer cette réalité.
La santé est clairement liée à la situation sociale, mais également aux réalités environnementales.
Nous dépendons tous des autres
Les virus qui depuis des décennies frappent l’Afrique ou l’Asie ne connaissent pas les frontières et nous ne vaincrons pas les pandémies sans permettre à l’ensemble de la planète de disposer de bons soins de santé. La disparition progressive de la forêt amazonienne prive le monde des médicaments qui pourraient demain nous soigner et la montée du niveau des océans annonce des phénomènes migratoires qui bouleverseront nos sociétés. Les exemples prouvant que nous sommes interdépendants ne manquent pas. Que nous le voulions ou non, nous sommes solidaires.
Santé des êtres humains, santé de la planète
Le travail et l’exclusion qui étaient au cœur de la question sociale doivent aujourd’hui se conjuguer avec les défis écologiques. La question sociale est devenue une question sociale écologique avec en son cœur la santé.
Par son caractère transversal, l’enjeu de la santé peut nous permettre de coaliser les forces et les acteurs qui nous permettront de relever le défi de la construction d’un monde plus juste et plus durable
Plus que jamais, la santé des humains et la santé de la planète sont notre boussole.